Ronde n°4 : En filature (Roubaix à la ronde)

12 1 AAA

Sur la Grand-Place de Roubaix, me voici à nouveau aimantée par la colonne qui se dresse devant moi. Je lève la tête.

Elle l’embrasse.

1 AA

On l’appelait la « vierge rouge », il était surnommé « l’enfermé ». Point de bouches qui se prennent. Il est mourant, elle l’entoure de ses bras aimants dans un jardin de fleurs de pierre. Auguste Blanqui, socialiste radical, républicain et Louise Michel, anarchiste, révolutionnaire, institutrice. Sous le chapiteau des baisers, nous sommes sous la IIIeme République, le 1er janvier 1881; il s’éteint à 76 ans, elle a 51 ans. Ils avaient rêvé d’un monde plus juste. Pour lui 33 ans de prison, 6 années d’exil ou de surveillance policière, 2 ans de résidence forcée. Pour elle, 9 ans de déportation en nouvelle Calédonie après la révolte de la commune de Paris en 1871… Que lui murmure-t-il ?  « J’avais 17 ans lorsque j’ai appris à haïr cette société » ?(1)

Arthur Rimbaud, lui, écrivait en septembre 1870,quelques jours après la proclamation de la IIIeme République, « on n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans » (Roman).

Peut être a-t-il une pensée pour son frère, Adolphe Blanqui mort depuis trente ans, ce frère si différent, économiste libéral, monarchiste, bien loin des barricades, disciple de Jean Baptiste Say ?

On ne sait pas..

(1) Propos d’Auguste Blanqui adressés au journaliste Aurélien Marcadet, venu l’interroger dans sa prison en 1877, en vue d’un article.

J’ai rendez-vous non loin de là, rue Montgolfier, dans une ancienne filature fondée quelques années après la mort d’Auguste Blanqui : l’usine Cavrois Mahieu. C’est aujourd’hui l’association le « Non-Lieu » qui prend soin de l’endroit. Un lieu de mémoire industrielle qui s’offre à la poésie, un « lieu de transition, de passage ».

Un jeune guide de 17 ans, Corentin Cagnard (2), passionné par l’histoire textile de Roubaix et par ce lieu, me propose la visite:  tourner la clef, pousser la porte. Dans la pénombre, parmi les tabourets et les machines, les outils, les registres et les courroies, je découvre des notes de couleur, la musique des fils,et les bobines de vie. Tourne, tourne la ronde. Histoire d’ouvrages, l’oeuvre du temps, un lieu resté ou redevenu vivant.

(2)Corentin Cagnard anime une page facebook dédiée au textile à Roubaix :La Roubaisienne. On le retrouvera en 2016 avec Olivier Muzellec, fondateur du Non Lieu, dans l’émission Des racines et des ailes.

atelier        chaise       fils

couleurs

musique

bobines 2

bureau

machine

Le lieu est prenant parmi les machines qui se taisent.

Mon esprit vagabonde pourtant, je m’imagine écrire dans ce lieu, dans l’épaisseur du temps et l’empreinte du mouvement passé des machines à tisser. Texte, texture, textile, le fil, la chaine, la trame de l’âme, récit, histoire des hommes, tissu. Je pense à ces infatigables filandières, ces trois soeurs maitresses de la destinée: les Parques, qui selon le mythe, assemblent, tissent et coupent le fil de la vie. De fil en aiguille, mon esprit s’éloigne, je pense à filer vers Le Parcq, ce village près d’Hesdin, à 1H30 à la ronde. Arpenter les champs,imaginer les fontaines, sur les traces du parc disparu de Philippe Le Bon et d’Isabelle de Portugal, un lieu que le seigneur Jean de Roubaix,témoin de leur mariage et chevalier de la toison d’or a forcément connu…De Roubaix à Hesdin, une ronde bien loin du Non-Lieu ?

Pas si sûr..

Au détour de mes déambulations dans l’usine Cavrois Mahieu, je m’arrête net, mes pensées vagabondes aussi. Vous connaissez peut être cette impression étrange qu’un lieu entre en conversation avec vous…Voilà que se dresse devant moi une affiche de réglement intérieur, celui des filatures…. d’Auchy lès Hesdin, tout proche de Le Parcq. Par quel mystère figurait-il ici? Y a -t-il un détecteur de pensées dans ce lieu ?

hesdin

Vite une navette pour explorer le temps, l’enquête est en marche , je pars discrètement en filature…Chut! Suivez moi..

navette

A quelques rues de là, la filature Motte-Bossut devenue centre des archives du monde du travail (voir la Ronde n°3) me livre quelques clefs. Je me soumets à l’étrange rituel qui me fait sourire « d’écrire lisiblement » sur un « fantôme » et je m’engouffre dans le jardin du temps. Le voyage peut commencer sur le papier de Roubaix à Auchy Lès Hesdin. Poésie des archives…

pont levis

jardin du temps

fantome

registre

De plan bleu en plans de coupe, je découvre au coeur même d’une ancienne filature, la filature d’Auchy Lez Hesdin

M archives

A plan F

B cheminée D

C

H cheminée I forge

K eglise L filature

Des légendes et des comptes..

1 bis

1 bis detail 1a

1 bis detail 3

1 bis detail 2

1 bis detail 4

3 bis2 bis a

5 bis            6

E

Tiens tiens l’intervention d’architectes bien connus à Roubaix…

7 8

9

Dépendance sur le domaine de la filature dessinée par Albert Bouvy, architecte de nombreuses demeures roubaisiennes.

Un paysage se dessine sous mes yeux en écriture, un mélange d’usine et d’église, d’ateliers immenses et de jardins, de rivière et de cheminées, un colombier, des demeures somptueuses. Je sens la promesse d’un site exceptionnel… à 1H30 à la ronde en voiture …

Je laisse les dossiers et les archives, descends au rez de chaussée pour prendre au plus vite la route des champs de lin, direction l’Artois et le pays superbe des Sept Vallées..

Mais avant de m’élancer je prends le temps de visiter l’exposition passionnante « Bonjour Collègue » (12 septembre – 9 janvier) sur la convivialité au travail. Tiens tiens une photo de la préparation du café pour les ouvriers…

10

Devinez dans quel endroit..? A la filature « Filauchy » d’Auchy lès Hesdin…

11

… 1H30 plus tard me voici devant un domaine unique, un domaine devenu filature après avoir été dédié pendant sept cents ans à la prière…

3

DSC00728

5

Je me faufile dans les lieux..

2

1

4

Le colombier

cygnes

La Ternoise en bord de filature

5

Le chateau blanc et la filature..

6

Toutes les portes ne sont pas fermées..il me faut voir à l’intérieur.

7

8

9

11

10

12

13

14 15

18

19

20

« Notre maison est un petit monde. Tous les métiers y sont exercés. Nous sommes maçons, forgerons, charpentiers, philosophes et aussi un peu écrivains… »

Jean Baptiste Say, Correspondance, Lettre à Duval 1806

Sur le site de la société internationale de Jean Baptiste Say une histoire de la filature est retracée, histoire qui permet de comprendre comment se tisse un lien entre Auchy Lès Hesdin et Roubaix.

En voici quelques grandes lignes…

Auchy lez Hesdin, à l’origine Auchy aux moines, fut d’abord le siège d’une abbaye bénédictine prestigieuse. Après 720 années d’existence, l’abbaye disparaît en 1790, date de la suppression des ordres religieux par la Révolution Française.

En avril 1791 les bâtiments, hormis l’abbatiale mais y compris le parc et le moulin, sont vendus comme biens nationaux et achetés pour 150.000 livres par un « sieur » Dupuis de Montreuil- sur- Mer qui les revend six mois plus tard à deux banquier parisiens, Isaac- Louis Grivel et Etienne Delessert. L’ensemble demeure inutilisé mais maintenu en état durant treize ans.

En 1804, Ils font appel à Jean Baptiste Say,économiste, qui vient de faire paraitre son « Traité d’Economie Politique » (1803) et par la même occasion écarté de l’ Empire suite à son refus d’accéder à la demande de BONAPARTE de modifier certains chapitres pas suffisamment « dirigistes » à son goût. J-B SAY décide alors de mettre à profit son « purgatoire » pour acquérir une expérience industrielle et « économique ».

Suite à son séjour en Angleterre où l’industrie textile se développe et après une année de familiarisation avec les techniques de filage du coton au Conservatoire des Arts et Métiers de Paris, J-B SAY, bien connu d’ Isaac-Louis Grivel et d’Etienne Delessert, est sollicité par eux pour la création d’une filature de coton qui serait implantée dans les bâtiments de l’ancienne abbaye d’ « Auchy-sur-Ternoise » leur appartenant. En 1804, une première reconnaissance sur les lieux confirme l’intérêt de l’entreprise. 1805 est l’année d’installation et de mise en route, J-B SAY jouant le rôle d’ingénieur, d’architecte et d’organisateur. Il a le souci de l’énergie nécessaire au fonctionnement des métiers et il valorise au mieux l’héritage des moines, à savoir la grande chute d’eau sur la Ternoise qui faisait tourner le moulin du monastère et avait incontestablement joué un un rôle dans le choix d’implantation de l’usine. Sous l’impulsion de J-B SAY, la filature d’Auchy devient rapidement l’une des plus importantes de la région.

« la machine hydraulique est l’une des plus curieuses qu’il y ait en France, aucune autre de ce type n’étant utilisée dans le nord de la France », selon les  Archives Départementales du Pas-de-Calais

Le nombre de personnes employées s’élève de 80, fin 1805 à plus de 450 en 1811.

Suite à une grave crise du coton surtout due au blocus maritime, fin 1812 / début 1813 Jean Baptiste Say quitte définitivement la filature d’Auchy qu’il laisse aux mains de son associé Isaac-Louis Grivel.

Jean Baptiste Say reprend ses réflexions sur l’économie. en 1819,  il est nommé professeur à la chaire d’économie industrielle au Conservatoire national des arts et métiers. Adolphe Blanqui lui succèdera en 1833.

La filature est alors dirigéé par la famille Grivel  (Isaac-Louis, puis son fils Georges) jusqu’en 1859.

En 1859, suite à une nouvelle crise du coton, Georges GRIVEL, patron de la filature, met en vente tout le patrimoine de l’entreprise : usine, bâtiments principaux et dépendances, maisons d’habitation du personnel et leurs jardins, des champs et une cinquantaine d’hectares de bois. L’ensemble est acquis en 1859, chacun pour un tiers, par Louis WATTINNE- BOSSUT, Auguste DROULERS et Benoît PROUVOST- CHARLET, de la région d’industries textiles Lille- Roubaix- Tourcoing ; il est exploité d’abord sous la raison sociale PROUVOST- CHARLET et Cie. Dès 1860, Louis WATTINNE rachète la part DROULERS et gère la Société dite « WATTINNE & PROUVOST ». En 1870 il reprend la part PROUVOST – CHARLET et devient seul propriétaire de la désormais « filature WATTINNE – BOSSUT ». Le nom de WATTINNE restera attaché à tout ce qui concerne la filature durant cent trente ans.

Deux somptueuses demeures sont érigées à quelques metres de la filature. Le château blanc par la famille Grivel (toujours visible) et le château de la Smalah par la famille Wattinne (disparu aujourd’hui.

Ainsi à partir de 1860 la route de Roubaix à Hesdin fut empruntée par des industriels roubaisiens qui y avaient lieu de travail et lieu de vie..

Auchy28

Auchy23

Aujourd’hui ce site passionnant est désormais inaccessible, la réhabilitation prévue par l’établissement public foncier a débuté.

Tout est à réinventer..

IB octobre 2015

Publicités