Les sens de l’écriture

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«J’ai voulu dire ce que ça dit, littéralement et dans tous les sens.»

Arthur Rimbaud à sa mère, à propos d’Une saison en enfer, (1873)

 

 « Monsieur,

Il existe un ouvrage (..) portant le titre de : Guide du voyageur ou Manuel Théorique et pratique de l’explorateur. (..) Je vous serais même heureux de vouloir bien me l’expédier. »

Arthur Rimbaud, Lettre à M Lacroix, libraire-éditeur à Paris, Harar, le 15 janvier 1881.

 


 

Ce lieu est né d’un double élan : le souhait de nommer l’ensemble de mes explorations littéraires et le besoin, à l’approche d’un départ nécessaire et souhaité, de rassembler mes affaires.

Qu’allais-je emporter à M- sur m ? Qu’allais-je mettre dans le sac ? Ou plutôt qui avait-il vraiment dedans ? Des livres d’abord, les premiers dans la valise, mais que faire de tout ce qui avait été inventé dans cette maison-théâtre de Roubaix qu’il fallait quitter?

Au moment de partir, curieusement il me fallait d’abord « revenir au point de départ ». Garder une trace de ce qui me semblait le plus précieux, pour mieux recommencer, c’est à dire ne cesser de poursuivre.

« J’entends son murmure de sirène : Revenons au point de départ, allons, viens avec moi. (…) Comme toujours pour ces expéditions, le voyageur doit pouvoir disposer dans le livre de ces objets magiques primitifs qui lui permettent d’établir les liaisons avec les temps légendaires. »

Hélène Cixous, Prière d’insérer, Philippines, Prédelles, Edition Galilée, 2009

Le mot « sens », m’était venu spontanément. Parce qu’il est pluriel et singulier, parce qu’il indique à la fois la direction, la perception, l’interrogation, parce qu’il laisse entrevoir une quête, sans forcément la nécessité d’arriver, et parce qu’il est inscrit à la fois dans l’espace, la sensibilité, la sensualité et la pensée.

«  C’est très beau aussi – les mots ambigus sont très précieux- que sens et sens en français soient les sens et le sens.
Il y a quelque chose à creuser là….. »

Valère Novarina 

Je voudrais ici rassembler tout çà. Il s’agit de continuer à bâtir une maison aux multiples pièces et recoins, un lieu de tissus (t’issues), coulisses et corridors, tout en « poétique de l’espace », avec portes et fenêtres ouvertes sur de nombreux jardins cachés, perdus ou bien vivants, un lieu à l’image des tableaux flamands de Samuel van Hoogstraten (1627-1678) : fixité, mouvement, abri et invitation aux voyages. Me revient en tête, mon tableau préféré : Vue d’un corridor (1662). L’endroit semble clôt, propre, bien rangé, silencieux apparemment même, une vraie maison bourgeoise. Il n’est qu’invitation aux voyages, mystères, déploiement du temps, histoires et interrogations infinies, reflets, lumières, instincts, inquiétudes, ouvertures et conversations. Entrez, je vous prie, dis-je d’ailleurs désormais chaque matin, vous n’en finirez pas…

 

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Hoogstraten_corridor 2Billet d’où ?

 

Je relis, pour accompagner cette introduction, la correspondance du poète, celui qui fut ce « passant considérable » et dont les initiales, voyelle et consonne, marquent ce mouvement précieux d’Aller-Retour : Arthur Rimbaud (1854-1891).

Poète et géographe, marcheur inépuisable, sans cesse sur les chemins de « l’inconnu », il fut explorateur de la langue et du monde dans tous les sens et le « dérèglement des sens ». Peut-être que, s’il me voyait, il aurait quelques rires sarcastiques, comme lorsqu’il aperçut depuis son lit d’hôpital à Marseille, revenant malgré lui des contrées d’Abyssinie, le jardin du chef de gare ( « çà existe encore ces petites choses là? »).

Qu’importe, il me plait qu’il soit là, par dessus mon épaule, qu’il m’accompagne, avec d’autres anges-gardiens parfois morts, parfois bien vivants (sûre qu’ils se reconnaîtront) , dans mes explorations, de dictionnaires en chemins, de lecture en écriture, toujours en déambulation, en traversées de passages, en promenades dans les jardins, souvent en quête de bleu, qui , parait-il , est « adorable », chaîne et trame, en tissage de textus, appareil photo en bandoulière, désormais depuis M-sur m. Et..

« çà ne veut pas rien dire.– Répondez-moi : chez Monsieur Deverrière pour AR. Bonjour de Coeur. »

Arthur Rimbaud, Lettre à Georges Izambard, Charleville, le 13 mai 1871.

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Isabelle Baudelet , 1er octobre 2017

A suivre sur :  LES SENS DE L’ECRITURE