A propos de Roubaix à la ronde

À propos

 

photo (52)Chapiteau aux baisers , Emile Derré (1906) , Grand Place, Roubaix.

« Entrez dans la danse, voyez comme on danse, sautez, dansez, embrassez qui vous voudrez ».

Il suffit de ces quelques mots et reviennent les rondes enfantines, accompagnées de leurs mystères.Le mystère de leurs mots étranges. Une histoire de lauriers coupés qu’une « belle que voilà  » saurait bien ramasser… Des baisers, des fauvettes aux doux gosiers, des fraises, des fleurs d’églantier, et le son d’une ronde.Deux mains dans deux autres mains, la danse la plus simple qui soit, un cercle, un tour, oui, encore un, toujours recommencé.

Que l’on perçoive l’érotisme enveloppant les paroles de ces chansons ou que l’on ne sache pas encore, enfant, ce que représentaient vraiment ces lauriers là, qu’importe finalement : la ronde est annonciatrice à tout âge de plaisirs et de joie.

Sur la partition de musique, le plaisir des sons continue : la ronde se décline en deux blanches, quatre noires ou huit croches.

Joyeuses noubas… De l’ arabe نوبة, nûba, c’est le tour que l’on attendait, au coeur de l’Andalousie médiévale, pour jouer et chanter sous le regard du calife. Suite musicale ordonnée par Zyriab ( poète musicien et esthète arabo-andalou du IXème siècle). Abondances de chants, de poésie, et de compositions instrumentales. Au nombre originel de vingt-quatre, une pour chaque heure de la journée. Le tour de l’horloge des noubas, devenu, il n’y a pas de hasard, synonyme de fête.

Mais la ronde se fait parfois vigilante : une ronde de jour ou bien de nuit, tour de garde, à tour de rôle.

« Je me lèverai, et je ferai le tour de la ville. Dans les rues et sur les places. Je l’ai cherché, mais je ne l’ai pas trouvé. Les gardes qui font la ronde par la ville m’ont trouvée. Avez-vous vu celui que mon âme aime ? » 

(Cantique des cantiques, 3- 1 à 11)

Un chemin de ronde pour faire le guet, pour scruter le pays, de là où voir le plus loin possible, les alentours qui se dévoilent.

« Je vais en rond, cela me permet d’être tout à la fois, partout », dit  le mystérieux personnage qui accompagne sur une valse d’Oscar Straus, les dix scénarios des plaisirs, dans La Ronde, le film de Max Ophuls, inspiré de la pièce d’Arthur Schnitzler.

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Tournent, tournent beaux paysages ! 
La terre tourne nuit et jour !
L’eau de pluie se change en nuage
Et le nuage tombe en pluie !

La ronde de l’amour, musique Oscar Straus/ Louis Ducreux pour le film La Ronde, Max Ophuls

Tournent, tournent beaux paysages…La ronde, le monde, le voyage est un vaste tour. Aussi rond que le « o » de l’Odyssée d’Ulysse, « l’homme aux mille tours », le voyage est depuis longtemps circulaire.Le mot tourisme fut fabriqué par les anglais sur cette idée de « Grand tour » que faisaient les aristocrates dès le 17eme siècle pour parfaire leur éducation. Le voyage comme clef de l’apprentissage et de la connaissance : diplomatie à Paris, connaissances religieuses en Suisse, passage des Alpes, éducation sexuelle et plaisirs de la chair à Venise, culture antique à Rome, puis découverte d’Innsbruck, Vienne, Postdam, Berlin, enfin approfondissement des arts en Hollande puis le retour en Angleterre ..

« Le plus grand plaisir du voyage est peut-être l’étonnement du retour. Je vois qu’il donne de la valeur aux êtres et aux choses les plus insipides. » Stendhal, Promenade dans Rome.

Aujourd’hui les livres touristiques proposent la découverte d’un pays, d’une région, d’une ville dans un espace défini, classifié, identifié par ses frontières administratives, le tout sous forme de liste. Leurs pages s’ouvrent alors sur une exploration alphabétique, thématique, au gré des quartiers ou des quatre points cardinaux. Le guide d’une ville détaille ainsi toutes les composantes à visiter et à découvrir sur le strict territoire de la commune présentée : musées, monuments, atmosphères des quartiers, caractéristiques architecturales, parcs, activités, restaurants, hébergements.Mais paradoxalement dans un monde où tout est connexion, où l’on vit chaque jour la fulgurance de l’information, embarqué sans cesse en hyper mouvement, quantité, rapidité des données, la découverte des lieux se fait parfois figée. On suit une liste de choses à voir, on rentre , on ressort d’un musée, on vient pour une curiosité ou deux. Les liens du temps et de l’espace progressivement s’effacent. Sait-on toujours où l’on se trouve? On a suivi le GPS, quel chemin nous a-t-il fait suivre ? L’avion nous a propulsé quelque part. L’aéroport, la gare, lieux vivifiants du passage, sont parfois vécus comme déconnectés. On passe, on passe puisque tout passe. Et les lieux défilent comme l’information, à peine vus, déjà oubliés.

Sait-on, par exemple, lorsque l’on atterrit à Venise que l’on se trouve  à 26 minutes en train de Padoue, à 2H06 de Florence ? Les possibilités d’un ailleurs tout proche, toutes les richesses environnantes,les liens historiques,ceux de l’ imaginaires,les échos paysagers, routes et chemins à emprunter, les imbrications multiples des espaces et du temps restent souvent dans l’ombre.

Or il est des lieux qui non seulement sont particulièrement intéressants à découvrir dans les limites classiques de leur territoire mais dont l’ancrage géographique spécifique constitue aussi une dimension et une incroyable richesse supplémentaire qui mérite que l’on s’y attarde.Roubaix fait partie de ces lieux : destination passionnante en soi, mais aussi parfait point de départ pour un rayonnement riche et surprenant. Y séjourner une semaine ne vous suffira pas à tout explorer.

Ce blog propose une découverte à la ronde, des promenades non pas dans mais à partir de Roubaix comme autant de rayons d’un cercle, un autre tour en quelque sorte, mais plutôt celui de l’horloge, un tour d’une heure, des découvertes à une heure à la ronde, un livre d’heures de voyageur.

Bien sûr il peut paraître curieux d’écrire un guide de promenades sur une ville pour mieux inviter à en partir ! Mais il s’agit bien à chaque fois surtout d’y revenir, pour mieux en repartir encore, comme l’aiguille de la couturière ou la navette qui passe, tisse, revient et tisse encore. Oui, et mieux y revenir toujours, comme le déroulement sans fin d’une ronde…Creuser un lieu, un point fixe et s’inscrire dans des allers et retours à la ronde : fixité, mouvement, jeu entre l’espace et le temps.Introduire de la lenteur et de l’immobile, là où tout n’est plus que défilement et s’ancrer dans d’autres déplacements.

Aussi ces rondes sont-elles destinées à la fois aux Roubaisiens et aux voyageurs de passage ainsi qu’à tout ceux qui recherchent des destinations riches de possible.

Juste une heure. Cela n’est rien.. … Le temps de faire les courses, de faire la queue pour une prestigieuse exposition sans billet coupe-file, le trajet aller ou retour du travail..Selon les expressions l’heure en question se fait valeur de rapidité ou de temps déplorablement perdu : vos photos ou vos lunettes prêtes en une heure seulement, vos ourlets en une heure express, temps parfait de cuisson du gigot pour les invités, mais l’heure passée au téléphone, celle à tourner en rond ou encore dans la salle de bains : « çà fait une heure qu’on vous attend très chère».

 

 

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Et si vous preniez une heure de découverte et de plaisir, comme une ronde, une heure de Roubaix à la ronde…

Le point fixe

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Le point fixe de mes rondes se dresse devant moi, Roubaix, Grand-Place. C’est  le point de départ, le repère de chacune des promenades, celui qui fixe la distance à une heure à la ronde. Une colonne, un chapiteau, des baisers . La verticalité emmène le regard par-dessus les toits. L’écriture en cercle d’une phrase sur le pourtour de la colonne nous invite à en faire le tour. Tête en l’air, légère ivresse, la ronde peut alors commencer. On peut y lire cette phrase, un voeu pour notre temps, « Parlez mes douces images, portez l’amour et la tendresse du cœur »…

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La ronde se fait immédiatement écriture comme sur le sol du baptistère Saint-Jean à Florence, où sur la plaque-vestige d’une ancienne horloge solaire, l’inscription en cercle du palindrome « EN GIRO TORTE SOL CICLOS ET ROTOR IGNE »,  nous invite à recommencer, encore, et oui sans fin, une phrase comme le tour d’une horloge.

« Je suis le soleil, roue mue par le feu, dont la torsion fait virer les sphères ».

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Les baisers sculptés par Emile Derré (1867- 1938) pour composer le chapiteau sont  ceux qui s’égrènent au cours d’une vie : les baisers de l’amour, celui de la mère, de la consolation et celui de la mort. On y voit le buste de Louise Michel et celui d’Auguste Blanqui.

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«  S’il faut tourner en rond j’y suis prêt. La répétition ne m’effraie pas. Au contraire, j’attends d’elle une vérité qui échappe aux satisfactions faciles. » (1)

Cette colonne figurait dans le jardin du Luxembourg à Paris, fut remplacée en 1984 par une statue de Mendès France, laissée à l’abandon dans une cour de la Manufacture des Gobelins, avant de trouver sa place Grand-Place à Roubaix en 1997/1998. (2)

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Le parfait point fixe, pointe d’un compas imaginaire traçant le cercle de mes promenades à une heure à la ronde.

« Il existe un point fabuleux où l’on rencontre l’évènement qui rend possible tout récit…N’es-tu pas tenté par le bonheur du cercle (…)Pour moi un tel bonheur prend la forme du rite (de la pensée). A travers la répétition obstinée d’une promenade, d’un geste, d’une attention, le rite soustrait au temps de mort. Tourner en rond est profitable. » (1)

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Isabelle Baudelet, Roubaix, 18 avril 2015.

(1) Yannick Haenel, Je cherche l’Italie, Gallimard,2014

(2) Source site : http://www.commune1871.org/

 

L’auteur

work in progress

 

 

Je vis à Roubaix par choix depuis 1997. J’écris aujourd’hui depuis le ventre d’une maison à laquelle j’ai redonné vie.La pièce qui me sert de bureau et de lieu d’écriture se trouve pile au coeur de la bâtisse. C’est étrangement la pièce la plus fermée, la plus sombre mais la seule qui dispose d’un puits de lumière. Autrefois  cette pièce était « l’office » de la maison.

OFFICE : définition : pièce attenante à la cuisine dans laquelle on prépare le service de la table.

Il me plait de penser qu’office signifie aussi bureau en français comme en anglais. C’est aussi le nom que l’on donne à la messe.

Ecriture, dégustation et plaisir de la bouche, foi.

Marie Thérèse a été gouvernante et cuisinière, Jules, mineur la nuit et maçon le jour, Paul et Albertine tenaient un café. C’étaient mes grands-parents. Leur courage et leurs forces, m’accompagnent sans doute un peu.J’ai hérité de ma mère Berthe le goût pour l’écriture et surtout celui, infini, pour l’Angleterre, et de mon père Moise, le gout de la peinture et de la méditerranée.J’ai un frère Frédéric photographe à ses heures gagnées: http://www.fredericbaudelet.com/

Je suis « historienne », au sens des études universitaires.Le parcours classique qui mène à l’enseignement : classes préparatoires à Lille (curieux nom qui veut dire qu’on passe son temps à préparer un concours que l’on a peu de chance d’obtenir : celui de l’école normale supérieure). Licence et maitrise d’histoire à Lille III, demie agrégation (traduisez admissible à l’oral seulement), capes, prof en lycée pendant 10 ans. Puis j’ai souhaité poursuivre en histoire d’une autre manière et tenter d’inventer un métier entre création d’une maison d’hôtes, écriture et création de tissu.

J’aime l’idée qu’un ouvrage soit le mot qui désigne à la fois un livre et un travail de couture ou de tissage. Texte, textile, texture… Je tisse à Roubaix et j’ai choisi le paravent comme symbole de mon activité, parce que c’est un accessoire de théâtre, un meuble qui a traversé l’histoire depuis l’antiquité chinoise, pour sa sensualité et parce qu’il cache et montre à la fois.

Au Paravent est aujourd’hui une maison d’hôtes,

Rendez-Vous Au Paravent

http://www.auparavent.fr/

le nom de marque de mes tissus et le nom d’une maison d’éditions créée en 2013 par Olivier Segard, mon compagnon, cinéaste documentariste.  http://www.editions-auparavent.fr/

La lecture sur support électronique ne remplace pas selon moi celle bien plus sensuelle du livre imprimé sur papier, j’aime le geste de tourner les pages, sentir le grammage du papier sous les mains. Roubaix à la ronde, est d’abord un projet de livre, l’idée m’est venue de le partager au cours de son écriture comme un work in progress, avec l’immense avantage de pouvoir utiliser mes photos en plus grand nombre qu’il n’est permis lors d’une publication.

Isabelle Baudelet

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(Les photos de ce blog ne sont pas libres de droit, l’utilisation sans autorisation est interdite.)

 

Ouvrages:

La survie du livret ouvrier dans le Nord Pas-de-Calais, Université de Lille III, 1993, sous la direction de Jean pierre Hirsch

Romance Viviane, une femme dans le cinéma français, 2012

Ce joli parc doit vous rappeler de belles choses, Tome 1 : le parc de Barbieux, Editions Au paravent, 2014

à paraitre :

Ce joli parc doit vous rappeler de belles choses,Tome 2 : Les parcs de Jean Antoine Watteau.

Ce joli parc doit vous rappeler de belles choses, Tome 3 : Le parc disparu du Vieil Hesdin.