Epicerie poétique : promenade au goût de nuages

A Montreuil sur mer, nous avons la chance de vivre proches des nuages.  La région tout entière semble être la patrie de Giambattista Tiepolo, de John Constable, et d’Eugène Boudin réunis.

Leur présence m’a manqué au cours du long mois d’avril cette année. Nous sommes entrés en confinement sous un ciel sans nuage d’un bleu vif presque provocant.  Il a fallu attendre le début du mois de mai pour voir enfin leur retour dans notre ciel.

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C’était une joie le 11 mai en levant les yeux vers le ciel de voir leur réapparition pour guider notre première promenade sans billet d’autorisation, et sans limite horaire de déplacement, comme si les nuages étaient dé-confinés eux aussi.

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J’aimerais vous proposer une promenade particulière pour se réhabituer lentement à sortir en toute liberté (ou presque) . Pour commencer il suffirait simplement de s’allonger dans l’herbe sur le promontoire ouest des remparts de Montreuil sur mer et de fixer le ciel pour observer la course de nos si beaux nuages….

Quelques lectures, quelques musiques pourraient accompagner ce moment.. et aussi quelques dégustations, un chou fleur cuit à la vapeur, une meringue, ou bien encore un délicieux jus de coco-nimbus selon la recette de  Sugio Yamaguchi….

 

Parfois des nuages
viennent reposer ceux qui
contemplent la lune !

Matsuo Bâsho

Pour composer cette promenade au goût de nuages des textes que j’aimerais vous lire sans déranger le passage des nuages :

Remy de Gourmont

Cécile A Holdban

Philippe Jaccottet

Ryoko Sekiguchi/ Sugio Yamaguchi/Valentin Devos

Bernardin de Saint Pierre

Italo Calvino

Oh ! les beaux verts que nous donnent les nuages et comme le soleil a du mal, au cœur de l’été, à les décolorer et à les manger ! On dirait que les arbres sont d’une essence particulière, plus durable que partout ailleurs. Dire qu’à Paris ils perdent déjà leurs feuilles! Ici, l’humidité les attache, les colle aux branches dont elles ne se sépareront qu’aux premières gelées, pour se laisser enfin emporter par le vent de la mer. C’est le bienfait des nuages, que les poètes de l’humide occident ont pourtant si rarement chantés. Comme leurs premiers maîtres étaient du Midi, ils ont continué naïvement leur tradition et célébré le ciel pur, le ciel bleu, le soleil aux cuisantes flèches, sans reconnaissance pour les nuages cléments qui nous font de si doux étés, qui naviguent si majestueusement dans l’océan de l’air. Moi, je suis des pays de l’Ouest. Je chante les cieux pommelés, je chante le verger des nuages !

Remy de Gourmont, Paysages – La Petite ville suivi de Paysages

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Chaque nuage
quelle que soit sa forme
est la cosse d’un rêve
*
Pour écosser le nuage
l’œil trompe la langue
et doit tremper le mot
dans le voile qui lui ressemble
*
Le soir
les nuages plongent
tels des troupeaux de dauphins
sans rider les eaux
*
Nous comptons les nuages
pour être sûrs
qu’ils existent vraiment.

(tiré d’une petite suite de nuages)

Cecile A Holdban

 

 

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                                                                                   Nuages, Philippe Jaccottet

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[Les nuages] représentent une grande terre de hautes montagnes, séparées par des vallées profondes et surmontées de rochers pyramidaux. Sur leurs sommets et leurs flancs, apparaissent des brouillards détachés, semblables à ceux qui s’élèvent autour des terres véritables. Un long fleuve semblait circuler dans leurs vallons, et tomber çà et là en cataractes […] Des bosquets de cocotiers, au centre desquels on entrevoyait des habitations, s’élevaient sur les croupes et les profils de cette île aérienne. […] Quoiqu’il en soit, […] ces montagnes surmontées de palmiers, ces orages qui grondaient sur leurs sommets, ce fleuve, ce pont, tout se fondit et disparut à l’arrivée de la nuit.

                                                      Bernardin de Saint Pierre, Harmonies de la Nature III

 

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Où que nous allions, autrefois, nous trouvions toujours des branchages et des frondaisons entre le ciel et nous. L’unique zone un peu basse, c’étaient les bois de citronniers ; encore des figuiers dressaient-ils leurs troncs tordus au milieu des plants d’agrumes. Plus haut, ils obstruaient le ciel de leurs coupoles aux lourds feuillages. Quand il n’y avait pas de figuiers, c’étaient des cerisiers aux feuilles brunes, ou des cognassiers délicats, des pêchers, des amandiers ; puis des sorbiers, des caroubiers, quelque mûrier ou noyer vétusté. Au-delà des jardins commençait l’oliveraie : un nuage gris argent qui floconnait jusqu’à mi-côte. En bas s’entassait le pays, entre le port et le château ; et là encore, au milieu des toits, surgissaient partout les chevelures des yeuses, des platanes, même des rouvres, végétation tout à la fois fière, fougueuse et ordonnée, caractéristique de la zone où les nobles avaient construit leurs villas et clos de grilles leurs parcs. Au-dessus des oliviers commençait la forêt. Pins et mélèzes, jadis, avaient dû régner sur la région ; ils descendaient encore sur les deux versants du golfe jusqu’à la plage, en vagues et remous de verdure. Les rouvres étaient bien plus nombreux, plus serrés qu’on ne le croirait aujourd’hui ; ils ont été la première, la plus précieuse victime de la cognée. Tout en haut, les pins cédaient le pas aux châtaigniers : la forêt se hissant sur la montagne, on ne lui voyait pas de limites. Tel était l’univers de sève au milieu duquel nous vivions, nous autres habitants d’Ombreuse, presque sans nous en apercevoir.

Le premier à s’aviser de tout cela fut Côme. Il comprit qu’au milieu d’une végétation à ce point touffue, il pouvait se déplacer pendant des milles en passant d’un arbre dans l’autre sans avoir jamais besoin de mettre pied à terre. Il arrivait qu’un espace de terrain dénudé l’obligeât à de longs détours ; mais il eut vite fait de connaître tous les itinéraires ; il n’évaluait plus les distances d’après nos mensurations banales mais d’après le chemin contourné qu’il lui fallait suivre dans ses branches et qu’il avait toujours présent à l’esprit. Là où il était impossible d’atteindre la branche la plus proche, même en sautant, il savait user de ruses.
Mais nous en sommes encore à cette aube où pour la première fois il se réveilla dans une yeuse, au milieu du vacarme des étourneaux, trempé de rosée froide, engourdi, des fourmis dans les jambes et dans les bras — et entreprit, tout heureux, d’explorer son nouvel univers.
Il arriva au dernier arbre du parc : un platane. Au-dessous de lui s’étalait la vallée sous une couronne de nuages et de fumées qui montaient des toits d’ardoises de quelques hameaux, cachés derrière les talus comme des tas de cailloux.

                                                                                                  Le baron perché, Italo Calvino,
                                                                                                                                        chapitre IV

 

 

Des lectures à déguster….

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Le nuage, Dix façons de le préparer, Les éditions de l’Epure10 façons

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Ryoko Sekiguchi, Friandises de nuages…

 

 

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Petite fille,

Si tu marches, tête levée, tu vois

Le reflet des nuages, l’orbe des nuages, l’empreinte des nuages, l’ombre des nuages, le contour de lumière des nuages, le tissu des nuages, la texture des nuages, la géométrie sans calcul des nuages, l’eau contenue puis versée des nuages, les visages des nuages, les songes des nuages, le symbole des nuages, l’écriture des nuages, les paroles des nuages, la sagesse des nuages, l’inconstance des nuages, les créatures des nuages, les vêtements des nuages, les cités prodigieuses des nuages, les métamorphoses des nuages, les pensées des nuages, les flammes des nuages, les vêpres des nuages, les promesses séculaires des nuages, le vent d’oubli des nuages, les forêts des nuages, les montagnes et les océans des nuages, les paysages humides des nuages, les déserts des nuages, les guerres des nuages, la cendre céleste des nuages, la genèse et la disparition des nuages, l’amour sans forme des nuages, l’immensité des nuages, la pauvreté des nuages, le destin des nuages, l’absence des nuages, le profond mystère des nuages, l’horreur muette des nuages, la tristesse des nuages, l’envers des nuages

Ton œil renverse le ciel pour leur offrir l’abri.

Cécile A Holdban,  Poèmes d’après, aux éditions Arfuyen.

 

 

 

 

poemes d'après

 

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Philippe Jaccottet, Pensées sous les nuages

 

Rendez-vous sous les nuages de M sur m ….A bientôt

 

Isabelle Baudelet pour Les Sens de l’écriture

 

Un cadeau de René Thibaud en commentaire de cette promenade, le 13 mai 2020 :

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https://poemesparenethibaud.blogspot.com/2010/05/ici-sous-les-nuages.html

5 commentaires

  1. Merci pour cette belle promenade sous les nuages, que j’ai goûtée dans toutes ses nuances. J’ai la chance de les aimer, moi aussi, au-delà de toute mesure, comme tous ces merveilleux artistes, écrivains, poètes que vous évoquez (sans oublier Baudelaire, bien sûr, qui ressemble à Baudelet en moins joli)
    Confidentiellement : permettez-moi de vous offrir quelques mots qu’écrivait il y a très longtemps (avant les « Pensées sous les nuages » de Jaccottet) un très jeune homme dont c’est aujourd’hui le 72e anniversaire : https://poemesparenethibaud.blogspot.com/2010/05/ici-sous-les-nuages.html

    Aimé par 1 personne

      1. Petite remarque, après avoir vu mon « poème » tel que recopié ci-dessus : je ne pense pas qu’on puisse le comprendre ainsi présenté, il faut écrire une seule fois au milieu du texte et isolé entre 2 espaces (je l’ai mis en italique) : « ici sous les nuages » car sa fonction est d’être charnière entre les 2 parties. (quitte à ne pas mettre de titre car ce n’est pas un début de texte). Excusez-moi pour cette complication. Mais vous pouvez tout aussi bien ne pas le recopier, c’était seulement pour vous !

        Aimé par 1 personne

  2. C’est très juste René. Le copié-collé a ses limites. J’aurais dû vérifier. Dans ma partie éditoriale c’est correct mais dès que je publie sur le site, il y a modification de l’agencement de votre texte je ne sais pourquoi….Alors j’ai procédé autrement. Encore un grand merci à vous pour ce partage qu’il me semblait important de faire apparaitre en lien.

    Aimé par 1 personne

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