B.

Je vis désormais au coeur d’un pays de baies. A moins d’une heure à la ronde de M sur m, trois bouches s’ouvrent sur la Manche et goûtent en leur palais au mélange des eaux douces et salées..  Les cours de la Somme, de l’Authie et de la Canche s’y offrent à la mer et composent un paysage qui me laisse toujours sans voix : bouche bée.

DSC03939

La baie d’Authie. Photo ©IB, 3 octobre 2017.

 

« Au matin, très tôt. Le soleil n’était pas encore
levé et la baie tout entière était cachée par un
brouillard blanc venu de la mer (…)

Les moutons s’éparpillèrent sur une prairie
marécageuse et jaune, et Wag, le chien, les suivit
de son pas élastique et muet, les rassembla, les
dirigea vers la gorge rocailleuse, plus abrupte et
plus étroite, qui menait de la baie du Croissant,
vers la crique du Point du Jour. « Bê… ê… ê ! bê…
ê… ê ! »

Sur la baie, Katherine Mansfield

Cette nouvelle publiée dans  « La Garden Party » est précédée d’une phrase en exergue sous la dédicace à John Middleton Murry :

« Montaigne dit que les hommes vont béant aux choses futures, j’ai la manie de béer aux choses du passées. »

B, lettre-paysage, m’attire depuis longtemps. Bien sûr c’est l’initiale de mon patronyme celui qui me vient de Moise, instituteur et avant lui, celui de Jules, mineur de fond, et maçon…Mais le son qu’elle fait en sortant de la bouche m’évoque d’abord le beau trio de noms féminins homophones. B c’est la mer, la baie du croissant de Katherine Mansfield, celle qui se prolonge par la crique du point du jour, c’est le fruit que l’on cueille et que l’on déguste, c’est la large fenêtre, celle dont on précise souvent qu’elle est vitrée et qui s’ouvre sur ce paysage. La fenêtre d’une maison, la maison, le point de départ, c’est à dire, la lettre B.
Il y a plus de 3500 ans, au pays du croissant fertile le son b, était représenté par une maison, alors une simple pièce et une porte.
Egyptian hieroglyphic house Proto-semitic house Phoenician beth Greek beta Etruscan B Roman B
Hiéroglyphe égyptien
chaumière
Protosémitique
maison
beth

phénicien

bêtagrec Bétrusque Bromain
Évolution probable du graphème
« Puis vers 1500 av. J.-C., la deuxième lettre de lalphabet phénicien, souvent nommée beth par analogie avec lalphabet hébreu, possédait une forme qui a servi de base aux alphabets successifs qui sen sont inspirés,comme lalphabet grec. Cette lettre, nommée bêta, suit lœil phénicien après avoir été renversé et avoir reçu une deuxième boucle. La lettre sest alors tracée Β, puis, lorsque lalphabet est devenu bicaméral, β en minusculeLa lettre sest ensuite transmise à lalphabet latin par lintermédiaire de lalphabet étrusque, luimême dérivé de lalphabet grec « rouge » employé en Eubée  — alphabet que les Étrusques avaient appris à Pithékuses (Ischia), près de Cumes. En passant dans lalphabet latin, les lettres ayant perdu leur nom pour se réduire le plus souvent à leur son, le bêta grec a été rebaptisé b « , nous dit l’encyclopédie.
Le maison fut renversée et ourlée d’une autre boucle, un tour oui encore un.
Beth, la maison ou la tente en hébreux, seconde lettre de l’alphabet, première lettre du premier mot de la Torah, indique le commencement.

Berèshit au commencement…« Et dès le premier mot, il nous parut si doux »…

10

Baie d’églantiers de la Boucle de l’allée des roses, Baie d’Authie.

« Première et seconde à la fois, cette lettre maison dit que le vrai commencement est dans la force de recommencer. Nous ne nous répétons pas mais nous recommençons et en recommençant nous naissons (..) Toute maison porte dans son espace la force du recommencement dont nous avons besoin pour vivre. « 

Marc-Alain Ouaknin, Les talmudiques, le 3 septembre 2017, Accueillir Rachi  ….

Un et deux… la scansion de la marche, toujours recommencée.

Aussi ce B sera-t-il source d’explorations dans ce B comme Blog, lieu que j’ai pensé bâtir comme une maison :

« Je voudrais ici rassembler tout çà. Il s’agit de continuer à bâtir une maison aux multiples pièces et recoins, un lieu de tissus (t’issues), coulisses et corridors, tout en « poétique de l’espace », avec portes et fenêtres ouvertes sur de nombreux jardins cachés, perdus ou bien vivants, un lieu à l’image des tableaux flamands de Samuel van Hoogstraten (1627-1678) : fixité, mouvement, abri et invitation aux voyages. »

« Les sens de l’écriture » ( 1er octobre 2017)

 

Cette lettre, l’image originelle qui l’accompagne et qui l’a forgée, le son qu’elle produit quand elle sort de notre bouche, sa petite musique puisque le B est aussi le si, sera l’une des composantes de mon dictionnaire des sens. Elles ne seront que deux, avec sa compagne, sa correspondance – certains ont déjà deviné- la lettre M, ce B de nouveau basculé, ces « deux tentes accouplées » , comme l’écrivait Victor Hugo (mais nous y reviendrons).

Ce dictionnaire sous forme d’herbier littéraire s’étoffera au fil de mes explorations. Et sans doute une vie n’y suffira-t-elle pas. Je pense à ces mots connus de François le Métel de Bois-Robert (1589-1662) qui figura parmi les premiers membres de l’académie française :

« Depuis six mois dessus F on travaille ;

Et le destin m’aurait fort obligé,

S’il m’avait dit : Tu vivras jusqu’au G. »

 

 

« Toutes les lettres ont d’abord été des signes et tous les signes ont d’abord été des images. La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie toutes les sciences ont là leur point de départ., imperceptible mais réel. L’alphabet est une source…..

                                                                     B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse »

Victor Hugo, Alpes et Pyrénées, Carnet de voyages, Sur la route d’Aix-Les-Bains, 24 septembre, 7 heures du matin.

 

Isabelle Baudelet, Les sens de l’écriture,  7 décembre 2017

7 commentaires

  1. Très intéressant article, qui fait rêver aussi… comme ces lettres qui font maison, qui s’expriment au cours du temps de façon incertaine, bégaiement ou bêlement ou qu’on transporte sur son dos, peut-être dans sa besace.
    Elles peuvent servir d’abri, en cas de catastrophe (naturelle ou humaine) comme le raconte Isabelle Pouchin dans son roman « Élise ou l’abri de lettres ».

    Aimé par 1 personne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s