La boucle de l’allée des roses, « malgré Le Monde »…

« Au coin du bois débouchait, entre deux poteaux blancs, une allée où Meaulnes s’engagea. »

Alain-Fournier, Le Grand Meaulnes.

« En matière d’écriture, si résolu que l’on soit à rester sur la grand-route, certains chemins de traverse ont une séduction à laquelle il est difficile de résister. Je m’en vais vagabonder sur l’un d’eux. Si le lecteur veut bien me tenir compagnie, j’en serais heureux. Du moins pouvons-nous nous promettre ce plaisir que l’on prête avec perversité au péché, car cette digression sera un péché littéraire… »

Herman Melville, Billy Bud, marin, (cité par Christian Degoutte le 27/11/2017 en commentaire de ce post)

 

mon arbre

 

Le 22 novembre 2017

En ce jour de Sainte Cécile, j’entamais le cercle de la promenade des remparts et me rendais auprès de « mon » arbre, d’humeur joyeuse, ciel lumineux, moment idéal pour une ronde.

ronde

 

Quelle élégance, mon frêne – cette nudité d’hiver lui allait très bien- mais tellement fragile aussi. A chaque fois, j’observais les autres troncs coupés à ses côtés, des arbres disparus, sans doute ces frênes atteints de la chalarose, abattus en 2015 sur la promenade des remparts. J’espérais bien qu’il résisterait. Que la « maladie », les « consignes de sécurité », la « vigilance nécessaire », la « gestion du risque » ne lui couperaient pas la tête à lui aussi.

Alice_par_John_Tenniel_28

Un grand rosier se trouvait à l’entrée du jardin ; les roses qu’il portait étaient blanches, mais trois jardiniers étaient en train de les peindre en rouge.

(…) Cinq et Sept ne dirent rien, mais regardèrent Deux. Deux commença à voix basse : « Le fait est, voyez-vous, mademoiselle, qu’il devrait y avoir ici un rosier à fleurs rouges, et nous en avons mis un à fleurs blanches, par erreur. Si la Reine s’en apercevait nous aurions tous la tête tranchée, vous comprenez. Aussi, mademoiselle, vous voyez que nous faisons de notre mieux avant qu’elle vienne pour — »

(…) « Je le vois bien ! » dit la Reine, qui avait pendant ce temps examiné les roses. « Qu’on leur coupe la tête ! »

Et la procession continua sa route, trois des soldats restant en arrière pour exécuter les malheureux jardiniers, qui coururent se mettre sous la protection d’Alice.

« Vous ne serez pas décapités, » dit Alice …

Alice aux pays des merveilles, Lewis Carroll, John Tenniel illustration

 

Ces inquiétudes pour mon frêne et le souvenir de ces quelques lignes d’Alice au pays des merveilles, me donnèrent l’idée de partir en quête de l’allée des roses ..à 26 minutes en voiture à la ronde de M sur m. J’avais découvert, il y a quelques temps, un petit port extraordinaire et poétique, l’un des rares endroits que je connaisse où l’on voit surgir des mâts de voiliers au beau milieu des champs : le port de La Madelon à Groffliers/Waben en fond de Baie d’Authie.

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Un écriteau et un plan à proximité du petit port, indiquant l’emplacement tout proche d’une allée des roses avaient attiré mon attention. La présence d’une telle allée au coeur de la baie, des mollières et des bas-champs me semblait tout à fait extraordinaire..Mais, je n’avais pas encore eu le temps de m’y rendre et je n’ avais, en tentant de me documenter un peu, retrouvé par ailleurs aucune trace de cet endroit dont le nom seul conservait le souvenir de rosiers disparus..

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En cherchant sur le net, j’espérais avoir des indications sur l’histoire du lieu..sur les deux châteaux en question, pourquoi étaient-ils reliés par une allée ? Et les roses : quelles étaient leurs couleurs ? Pourquoi avaient-elles disparu? Un livre peut être à consulter ? Une photo, une carte postale ? Mais à vouloir savoir trop vite…..

Qu’avais-je trouvé ? Des titres dans les actualités locales tous plus inquiétants les uns que les autres :

 

Quittant mon point fragile mais fixe de M sur m, je retrouvai, sur place, le précieux plan figurant l’emplacement de cette allée. Il était assorti de tout un échantillonnage d’écritures étourdissantes, d’interdictions en tous genres parmi lesquelles, à force d’injonction de « ne pas« , on finissait par lire l’adverbe à la place du nom masculin et à en déduire que ce « point« -là ne serait d’aucune aide.

 

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Mais la carte me suffirait à trouver et qu’importe si je n’avais pas plus d’informations..Marcher dans cette allée, imaginer les rosiers, respirer les odeurs d’aujourd’hui, retrouver les anciens sillages, voyager à chaque pas dans les allées de papier, celles des livres qui m’ont marquée.. Et j’entends la voix de Laurence Sterne, voyageur qui fut lui aussi un jour de passage à M sur M, me souffler à l’oreille, en riant sous cape bien évidemment :

« Un historien ne va pas droit en avant, comme un courrier qui marche sans détourner sa tête ni à droite ni à gauche, et qui vous dirait à une heure près, en partant de Rome, combien il emploierait de temps pour aller à Lorette. — La chose ici n’est pas praticable. — Un historien a cinquante écarts à faire sur sa route … »

Vie et opinions de Tristam Shandy, Laurence Sterne

 

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De l’or brillait parmi les branches et invitait à la promenade..Je respirais à plein poumons l’air de la baie, un mélange d’eau douce et d’eau salée, d’algues, de sable et de forêts, un endroit incroyable où si tôt que l’on fait quelques pas, on peut presque oublier que la Manche est là, si proche.

 

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Une fois passées les dernières recommandations inquiétantes – promis je resterai sur le sentier,  me voici enfin dans l’allée des roses :

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On avait bien fait de me recommander d’être prudente : le  ravissement m’attendait là. Et pas question de me raviser.J’emprunterai ce sentier et je pensais …d’un château l’autre. Tellement impatiente de découvrir l’allée des roses, j’avais presque omis de prêter attention au premier château censé être relié à cet autre que l’on devinait peut être là-bas tout au fond. D’ailleurs entre ombre et lumière, éblouissement ou dévoilement, je ne le distinguais pas très bien..Et bizarrement à mesure que je m’en éloignais, il m’apparaissait plus nettement.

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Au passage, des baies, des restes de rosiers ou peut être plutôt des ronces ?

« A peine s’avança-t-il vers le bois, que tous ces grands arbres, ces ronces et ces épines s’écartèrent d’eux-mêmes pour le laisser passer : il marcha vers le Château qu’il voyait au bout d’une grande avenue.. »

Charles Perrault

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Je n’étais pas seule dans l’allée, à entendre le doux crissement de l’herbe sous mes pieds. Meaulnes était là, marchant vite devant moi..

 

Le_Grand_Meaulnes.djvu

 

 

« Et qu’il n’y avait maintenant que du bonheur à espérer.. » me répétais-je

 

J’atteignais l’autre extrêmité de l’allée. Devant l’entrée du second « château », il ne me restait plus, face à l’interdiction d’entrer, qu ‘à faire le chemin du retour. Une bifurcation sur la gauche dans « l’allée de la mare » m’offrit une variante magnifique.

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J’avais parcouru l’allée des roses. Le tracé rectiligne, digne d’un chemin majestueux reliant deux « châteaux », était toujours là, on pouvait encore « marcher les allées », comme disait le paysagiste Jean Pierre Barillet-Deschamps lorsqu’il déambulait sur ses plans pour donner corps aux paysages qu’il avait imaginés .. Mais plus aucune trace des roses..J’étais un peu déçue, mais peut-être était-ce aussi cela, la poésie :  être en quête permanente, depuis des siècles et des siècles, d’un jardin à jamais perdu…malgré les mises en garde, les interdictions de passer, les maladies, la chalariose du frêne, le bruit des tronçonneuses et les têtes qui tombent…De retour face à la grille du premier château, je m’approchais et je découvris, en guise de nom pour cette demeure, ces quelques mots …

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Oui, parcourir les allées des roses disparues, malgré le monde..

 

 

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Isabelle Baudelet, Les sens de l’écriture, Ronde n° 1 M sur M – Groffliers – 22 novembre 2017

 

Il s’agit ici de partager mes explorations géo-poétiques depuis M-sur m . Pour mieux y revenir, et mieux en repartir encore, comme l’aiguille de la couturière qui se faufile ou la navette qui passe, tisse, revient et tisse encore. Recommencer, poursuivre, toujours, comme le déroulement sans fin d’une ronde…A partir d’un point fixe, s’inscrire dans des allers et retours à la ronde : fixité, mouvement, jeu entre l’espace et le temps.

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