Le petit jardin calme et discret

« Le petit jardin, calme et discret, blotti dans un coin ensoleillé de la ville, respire et exhale une buée bleue, comme un corps nu. Je respire, moi aussi, au soleil avec lui, et je me sens heureux jusqu’à la moelle des os. Un vieux moine, un bikkhou à la robe orange, ratatiné, aux mains délicates, caresse lentement, avec une insistance amoureuse et cruelle, les branches rebelles d’un jeune pin.
(….)
Je souris à ce vieux jardinier qui n’a pas perdu le grand secret de la lutte; j’incline la tête avec respect. Il me rend le sourire ; sa main, un instant, reste en l’air. D’un petit geste déférent il me présente le jardin, comme si ce jardin était un grand seigneur :
— Il a été composé par un de nos vieux poètes, il y a trois siècles. Pouvez-vous comprendre, ô vous qui êtes venu de l’océan, ce qu’il exprime?
— Je ne comprends, répondis-je avec humilité, que ce qu’un barbare occidental peut comprendre ; peu de choses. Le moine rit dans sa barbiche de bouc ; il est content. Il croise ses mains délicates sur sa pauvre poitrine chenue. Sa voix retentit, douce et monotone comme une mélopée :
— Nos anciens artistes composaient des jardins comme on compose un poème. Travail difficile, complexe, très délicat. Chaque jardin doit avoir son propre sens à lui et suggérer une grande idée abstraite : la béatitude, l’innocence, la solitude ; ou bien la volupté, la fierté et la grandeur. Et ce sens doit correspondre non pas à l’âme du propriétaire, mais à l’âme vaste de ses aïeux (…)
L’individu, murmura-t-il, est une ombre qui passe ; le jardin, ainsi que toute forme d’art, reste. Il respire l’éternité. « Quelle éternité? »
 — Ce petit jardin a son sens à lui ; il suggère une grande idée : la solitude, L’éloignement des humains et de leurs soucis ; la tranquillité, l’écoulement muet et résigné des choses. Nous nous trouvons au cœur d’une immense ville, pleine de vacarme et de péchés ; nous ouvrons cette porte, nous faisons un pas et nous voilà loin, très loin, au cœur vert et moussu de la solitude. Une petite porte, un pas, et nous voilà sauvés. « 
Nikos Kazantzakis,  18 février 1883 – 26 octobre 1957
Le jardin des Rochers, écrit en français à Egine, en 1936, après un voyage en Chine et au Japon
14 avril 2016
Photos ©Ib  été 2017 Montreuil sur Mer, Jardin ouvrier
                        14 avril 2016, Héraklion, tombe de Nikos Kazantzakis
Isabelle Baudelet, Les sens de l’écriture, Montreuil sur mer, le 25 octobre 2017
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