M- sur m

 « Elle avait continué son chemin et était arrivée à M-sur m »

Victor Hugo, Les Misérables, 1862.

 

« Après ma mort, quand on réimprimera ce livre, il faudra mettre en toutes lettres le nom des villes. Au lieu de D., Digne, au lieu de M-sur m,  Montreuil sur mer. » 

Victor Hugo, folio 5 du manuscrit des Misérables, 1862.

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Photo ©Ib 6 juillet 2017, depuis la Grenouillère.

Le 6 juillet 2017, très tôt, je regarde quelques minutes le paysage apparaître progressivement derrière le rideau de pluie. Quelque soit le temps, c’est toujours le même ravissement. Lentement se déchirent les nappes de brumes. Doucement se dévoilent les remparts de Montreuil sur Mer, sous lesquels s’étendent les lieux au coeur desquels je me trouve : le village et les marais de La Madelaine sous Montreuil.

En cet instant je pensais en souriant intérieurement au slogan touristique que l’on peut encore lire ici ou là: « Montreuil sur mer, la Carcassonne du Nord ». Je n’ai jamais personnellement aimé que l’on rebaptise du nom de Venise, tous les lieux traversées de canaux,  et je trouve encore plus inadéquate cette appellation qui me semble bien étrange.

Les remparts spectaculaires de Carcassonne se dressent tels un décor de cinéma, parfait et écrasant, dominant arbres et paysages, on les aperçoit de loin… « on dit qu’on y voit des châteaux aussi grands que Babylone »(Gustave Nadaud, poète né et enterré à Roubaix, chanté par Brassens)

 

Ceux de Montreuil sur Mer, au contraire ne se dévoilent, tel un effet de surprise, qu’au promeneur qui veut bien approcher et passer un peu de temps, lever les yeux, se retourner, regarder encore. Et, de loin, depuis la route, en approchant Montreuil, je n’ai jamais aperçu que des arbres, tout au plus, en plissant les yeux, un petit pan de mur…à moins qu’en hiver, paysage défeuillé….Nous verrons.

Ce qui me plait infiniment ici, c’est la manière avec laquelle cette ville se cache et brouille les pistes.. La mer, sur laquelle elle est censée se trouver, s’est retirée depuis longtemps et la couronne de la ville est – bien plus qu’une forteresse de remparts – constituée avant tout de ses arbres que l’on voit par dessus les toits.

1Photo ©Ib, juillet 2017

 

J’aime y vivre à l’écart à une adresse tout en  poésie contradictoire : Grand-rue de la ville basse, et j’ai souhaité l’appeler M- sur m., comme l’a fait Victor Hugo, de façon très énigmatique, depuis Hauteville House en 1860, en se remémorant son bref passage à Montreuil plus de vingt ans auparavant, en 1837.

A la manière de ce lent dévoilement, M- sur m fait son apparition dans le livre V de la première partie intitulée « Fantine ».

LA ville que l’on arpente dans Les Misérables, entre roman et fresque documentaire, celle qui se déploie de ponts en jardin oublié, des égoûts souterrains en barricades, d’éléphant en cimetière,  de prison en couvent, de recoins disparus en lieux publics très prisés est bien évidemment Paris. Mais, à l’écart, dans le flou et l’imprécision des souvenirs de Victor Hugo, surgit un lieu dont, je ne sais toujours pour quelle raison, il a choisi de rendre le nom mystérieusement poétique : M- sur m, la ville de Fantine et de Monsieur Madeleine.

Au fil des 513 000 mots, les noms précis de lieux s’égrènent, je prends au hasard : Grasse, Waterloo, Montfermeil, Hesdin …..Mais : D.. et M sur m… M comme Mystère.

« M-sur m est divisé en ville haute et ville basse. La ville basse qu’il habitait n’avait qu’une école, méchante masure qui tombait en ruine.(..) [il allait]à la basse messe de sept heures (..) Décidément cet homme était une énigme. »  ( I, 5, 2 : Madeleine), écrivait Victor Hugo pour présenter Montreuil sur mer et Monsieur Madeleine. En dehors de cette indication topographique, il n’y a presqu’aucune description des lieux, hormis ce superbe passage :

« Un jour, Monsieur Madeleine voyait des gens du pays très occupés à
arracher des orties. ; il regarda ces tas de plantes déracinées et
déjà desséchées, et dit :

– C’est mort.

Cela serait pourtant bon si l’on savait s’en servir. Quand l’ortie est jeune, la feuille est un légume excellent ; quand elle vieillit, elle a des filaments et des fibres comme le chanvre et le lin. La toile d’ortie vaut la toile de chanvre. Hachée, l’ortie est bonne pour la volaille ; broyée, elle est bonne pour les bêtes à cornes. La graine d’ortie mêlée au fourrage, donne du luisant au poil des animaux ; la racine mêlée au sel produit une belle couleur jaune. C’est du reste un excellent foin qu’on peut faucher deux fois. Et que faut-il à l’ortie ? Peu de terre, nul soin, nulle culture. Seulement la graine tombe à mesure qu’elle mûrit, et est difficile à récolter.

Voilà tout. Avec quelques peine qu’on prendrait, l’ortie serait utile; on la néglige, elle devient nuisible. Alors on la tue.

 

Que d’hommes ressemblent à l’ortie ! – Il ajouta après un silence : Mes amis retenez ceci, il n’y a ni mauvaises herbes, ni mauvais hommes. Il n’y a que de mauvais cultivateurs.» 

A suivre sur Text’Styles :

Fils d’orties

 

 

 

 

 

 

Les orties du chemin bas des remparts de M-sur M, photos ©Ib

 

Commencé en 1845 sous le titre « Les Misères », Hugo abandonne l’écriture de ce roman pendant quinze ans et le reprend en 1860, alors qu’il se trouve en exil à Guernesey. La première partie du livre parait le 3 avril 1862. M-sur m, la ville de redemption de Jean Valjean, y figure comme un lieu, un seuil, une clef, un lieu de passage nécessaire. Victor Hugo n’y avait pourtant séjourné que quelques heures, en 1837.

C’était en septembre, il y a 180 ans exactement.

Voici ce qu’il écrit à Adèle :

« Je suis parti d’Étaples de bon matin. Je voulais déjeuner à Montreuil-sur-mer.

Montreuil-sur-mer serait mieux nommé Montreuil-sur-plaine.

C’était autrefois une charmante ville. Ce n’est plus maintenant qu’une citadelle. Mais, des remparts, on a une vue admirable de coteaux et de prairies, car la ville est haut située.

Je me suis promené sur les remparts. J’étais seul avec de vieux canons gisant à terre et un vieux prêtre assis à côté. Une figure vénérable que ce prêtre ! il avait l’œil fixé sur son livre, et moi, je regardais la campagne. Il lisait dans son bréviaire, et moi dans le mien. 

C’est que, vois-tu, mon Adèle, c’est un beau et glorieux livre que la nature. C’est le plus sublime des psaumes et des cantiques. Heureux qui l’écoute. J’espère que mes enfants le comprendront un jour et qu’ils jouiront religieusement de ces merveilles extérieures qui répondent à la merveille intérieure que Dieu a mise en nous, l’âme.

 Moi, je ne me lasse pas d’épeler ce grand et ineffable alphabet. Chaque jour il me semble que j’y découvre une lettre nouvelle.

Une chose me frappait hier matin, tout en rêvant sur ces vieux boulevards de Montreuil-sur-mer. C’est la manière dont l’être se modifie et se transforme constamment, sans secousse, sans disparate, et comme il passe d’une région à l’autre avec calme et harmonie. Il change d’existence presque sans changer de forme. Le végétal devient animal sans qu’il y ait un seul anneau rompu dans la chaîne qui commence à la pierre, dont l’homme est le milieu mystérieux, et dont les derniers chaînons, invisibles et impalpables pour nous, remontent jusqu’à Dieu.

 Le brin d’herbe s’anime et s’enfuit, c’est un lézard ; le roseau vit et glisse à travers l’eau, c’est une anguille ; la branche brune et marbrée du lichen jaune se met à ramper dans les broussailles et devient couleuvre ; les graines de toutes couleurs, mets-leur des ailes, ce sont des mouches ; le pois et la noisette prennent des pattes, voilà des araignées ; le caillou informe et verdâtre, plombé sous le ventre, sort de la mare et se met à sauteler dans le sillon, c’est un crapaud ; la fleur s’envole et devient papillon. La nature entière est ainsi. Toute chose se reflète, en haut dans une plus parfaite, en bas dans une plus grossière, qui lui ressemblent.

Et quel admirable rayonnement de tout vers le centre ! Comme les divers ordres d’êtres créés se superposent et dérivent logiquement l’un de l’autre ! Quel syllogisme que la création ! Où commencent la branche et la racine, l’arbre commence ; où commence la tête, l’animal commence ; où commence le visage, l’homme commence. Ainsi s’engendrent l’un de l’autre, dans une unité ravissante, les quatre grands faits qui saisissent le globe, la cristallisation, la végétation, la vie, la pensée.

Dis-moi pourquoi je songeais à tout cela sous ces grands arbres de Montreuil. Je ne sais. Mais je cause avec toi, mon Adèle, comme si nous nous promenions bras dessus bras dessous le long du quai de l’Arsenal.

En descendant du rempart, j’ai rencontré un petit enfant qui mordait dans une grosse pomme. — Qui t’a donné cette pomme ? lui ai-je dit. Il m’a répondu : — Je ne sais pas, c’est tombé de l’arbre, c’est le vent, c’est personne. — Je lui ai donné dix sous et je lui ai dit : — Mon enfant, quand ce n’est personne, c’est Dieu. « 

 4 septembre 1837, lettre à Adèle Hugo

 

A suivre…M sur m dans ses nombreux passages, les explorations en histoires, tissus et jardins…

 

Isabelle Baudelet pour les Sens de l’écriture, veille d’automne 2017.

 

 

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